Une directrice recadre une collaboratrice assise à son bureau, bras croisés

« Ce que tu fais, tout le monde peut faire ça. »

Quand le travail des autres paraît toujours plus facile que le nôtre.

Il y a des phrases qui, sur le moment, nous laissent sans voix. Et puis, quelques jours plus tard, elles reviennent nous trotter dans la tête.

« Ce que tu fais, tout le monde peut faire ça. »

Ah bon ? Tout le monde ?

C’est quand même fascinant, cette facilité avec laquelle certains parviennent à réduire le travail des autres à quelques gestes élémentaires.

Un community manager ? Il passe ses journées à publier des photos sur Facebook. Un journaliste ? Il écrit des textes. Une secrétaire ? Elle répond au téléphone et classe des documents. Un directeur ? Il donne des instructions et signe des papiers.

Présentés ainsi, tous les métiers semblent presque ridiculement simples. À se demander pourquoi nous avons encore besoin de formations, d’expérience ou même de compétences pour les exercer.

Et pourtant…

Ce que l’on voit du travail d’une personne n’est pas nécessairement tout ce qu’elle fait.

Derrière une publication qui apparaît sur nos écrans en quelques secondes, il peut y avoir des heures de réflexion, de recherche, de conception, de rédaction, de corrections et d’ajustements. Derrière un article de quelques centaines de mots, des entretiens, des vérifications et parfois plusieurs versions abandonnées. Derrière une décision prise en réunion, des arbitrages et des responsabilités dont nous ignorons tout.

Mais puisque nous ne voyons que le résultat, nous finissons parfois par croire que le processus qui y conduit est tout aussi simple.

C’est là que commence le problème.

Nous sommes nombreux à penser que nous pourrions facilement faire le travail de notre collègue. Et, tant qu’à faire, probablement mieux que lui.

Après tout, qu’y a-t-il de si compliqué à rédiger un texte, à concevoir une affiche, à organiser une réunion ou à gérer une équipe ?

Rien. Absolument rien.

Jusqu’au jour où il faut réellement le faire.

Jusqu’au moment où l’on découvre les contraintes, les imprévus, les délais, les exigences contradictoires et toutes ces petites difficultés qui ne figurent jamais dans la description sommaire que l’on se fait d’un métier.

Alors, soudainement, les choses deviennent un peu moins évidentes.

Exiger davantage n’est pas le problème. Dévaloriser ce qui est déjà fait, si.

Dans le monde professionnel, il est parfaitement normal d’attendre d’un collaborateur qu’il progresse, qu’il propose de nouvelles idées, qu’il prenne des initiatives et qu’il contribue au développement de son entreprise.

Mais il existe une différence entre pousser quelqu’un à se dépasser et lui donner le sentiment que ce qu’il accomplit quotidiennement ne vaut pas grand-chose.

Dire à une personne qu’elle peut aller plus loin, c’est reconnaître qu’elle a déjà parcouru une certaine distance. Lui répéter que n’importe qui pourrait faire ce qu’elle fait, c’est parfois effacer d’un revers de main les efforts qu’elle fournit.

Et puis, parlons un instant de cette fameuse injonction à l’innovation.

« Sois créatif ! Propose quelque chose de nouveau ! Innove ! »

Très bien. Mais depuis quand l’innovation fonctionne-t-elle comme un interrupteur ?

On ne décrète pas une bonne idée pour 10 heures du matin avec une livraison prévue à midi. Créer suppose parfois de chercher, d’essayer, de se tromper, de recommencer. Cela demande du temps, des ressources et, surtout, des conditions de travail qui permettent de réfléchir.

On peut évidemment fixer des délais, demander des résultats et attendre des comptes. Mais encore faut-il tenir compte des moyens disponibles et des obstacles rencontrés.

La créativité ne se commande pas comme un café au comptoir.

Et si nous inversions les rôles ?

Avant d’affirmer que tout le monde peut faire le travail de quelqu’un, posons-nous une question toute simple : serions-nous réellement capables de prendre sa place demain matin ?

Pas seulement d’accomplir une petite partie de ses tâches pendant une heure. Non. D’assumer l’ensemble de ses responsabilités, de respecter ses délais, de gérer ses imprévus et de produire les résultats attendus, jour après jour.

Et si nous y parvenions, serions-nous nécessairement meilleurs ?

Peut-être. Peut-être pas.

Mais encore faudrait-il en faire l’expérience avant de l’affirmer.

Car ce qui nous semble facile de l’extérieur peut se révéler bien plus complexe une fois que nous sommes aux commandes.

Cela ne signifie pas que tous les professionnels sont irréprochables, ni que chaque tâche nécessite des compétences extraordinaires. Certains travaux peuvent effectivement être automatisés, simplifiés ou réalisés par plusieurs personnes.

Mais le fait qu’une tâche soit accessible à beaucoup ne signifie pas qu’elle soit dépourvue de valeur. Et savoir effectuer une tâche ne signifie pas nécessairement savoir exercer tout un métier.

Nous gagnerions probablement à faire preuve d’un peu plus de curiosité avant de porter un jugement sur le travail d’autrui.

Comprendre ce que fait réellement une personne. Identifier ses contraintes. Reconnaître ce qui fonctionne. Expliquer ce qui doit être amélioré. Et lui donner les moyens de répondre aux attentes.

Ce serait peut-être un bon point de départ pour construire des relations professionnelles plus saines.

Alors, la prochaine fois que nous serons tentés de lancer à quelqu’un : « Ce que tu fais, tout le monde peut faire ça », demandons-nous d’abord si nous savons réellement de quoi nous parlons.

Parce qu’entre regarder quelqu’un travailler et faire son travail, il y a parfois tout un monde.

Et ce monde-là, on ne le découvre qu’en passant de l’autre côté du bureau.

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